Joe Cocker : « Le Blues peut changer le monde »

Music Maker n°4, juin 1970 © Patricia Banichou

Lorsque, dans le film sur le festival de Woodstock, Joe Cocker apparaît et chante « With A Little Help From My Friends », il paraît avoir réellement besoin d’aide. C’est l’une des meilleures séquences de film, peut-être la meilleure. Quand Joe Cocker chante le blues d’une voix rauque qui lui est si particulière, on a l’impression d’entendre le plus désemparé des fidèles implorer sa grâce à Dieu. Joe Cocker est un chanteur sain ; son système nerveux n’est pas branché sur la haute tension, comme le suggèrent ses cheveux fous, les vibrations de son corps et ses grimaces. Il ne peut expliquer ce qui le saisit dès qu’il se trouve sur scène : « Ce n’est pas préparé », dit-il, « et lorsque je faisais le Ed Sullivan Show, ils essayaient même de me camoufler au milieu d’un millier de danseurs ».

Le Ray Charles blanc du blues

Il est devenu, en à peine huit mois, le chanteur blanc de blues le plus populaire aux États-Unis. À 25 ans, il est l’objet d’une popularité égale ou même peut-être supérieure à celle de la chanteuse de blues Janis Joplin. La voix de Joe est aussi poussiéreuse qu’un sac de charbon et, en vérité, son « élocution taillée à la hache » n’est pas très variée. Un de ses fans explique : « Joe travaille comme un dingue. Il est comme un boxeur victorieux après un combat en 10 rounds, essoufflé, épuisé, mais heureux ».

Si Cocker est son vrai nom, Joe, par contre, est un emprunt ; il se nomme réellement John. Il est originaire de Sheffield, qui se trouve à 160 km au nord de Londres. Avant de changer de nom, il chantait le soir dans les pubs locaux. Pendant un moment, il se fit appeler Vance Arnold. L’année suivante, il se fit appeler Joe Cocker et se classait au Top 50 du hit-parade anglais avec un 45 tours, « Marjorine ». Puis il atteignit le Top 10 avec son fameux « With A Little Help From My Friends » qu’il enregistra en compagnie de Jimmy Page. Depuis, il passe le plus clair de son temps aux États-Unis où il estime que « les gens cherchent à changer quelque chose ».

© Christian Rose

« Quand on ne peut apporter une amélioration tout de suite, le blues peut être d’un grand secours », dit-il. Comme beaucoup de Blancs qui chantent le blues, Joe Cocker rencontre parfois une certaine hostilité : que lui, un Blanc, ose chanter la musique des Noirs ! Ce à quoi il répond : « Le blues, par son importance, a enterré les frontières sociales. Le blues est dans l’esprit de tout le monde, chacun a besoin d’une libération car, quoi que vous possédiez, vous êtes toujours au pied du mur ».

Un groupe de 36 musiciens

Être anglais et chanter le blues peut paraître contradictoire, mais dès le début, Joe Cocker fut admis par les chanteurs de folk-blues des États-Unis. À cette époque, Joe travaillait avec un quartet appelé « Grease Band ». Cocker avait alors l’habitude de prendre des rocks légers comme certaines mélodies des Beatles ou de Dylan et de les traiter durement. Maintenant, Joe possède un nouveau groupe composé de 36 amis et qui est surnommé « Mad Dogs and Englishmen », qui est plus ou moins dirigé par Chris Stainton (qui joue sur son 1er 33 tours) et par Leon Russell qui est l’un des anciens « Friends » (amis) de Delaney and Bonnie. Ils peuvent aller du jazz au gospel en passant par le rock et le blues. Grande vedette maintenant, rude et virile, Joe sait à la seconde près le moment où il doit crier, où il doit faire une mimique, où il doit laisser mourir une phrase dans un triste gémissement.

Maintenant, sur scène, Cocker et son groupe viennent comme à une réunion pieuse. Ses « Mad Dogs & Englishmen » malmènent pour commencer un vieux succès de Julie London, « Cry Me A River ». Joe en fait un hymne déchirant. Les spectateurs bondissent sur leur siège ; leur âme sauvée, ils crient leur approbation. Puis Joe annonce « The Letter »…