« With A Little Help From My Friends » (1969)

Année : Avril 1969
Label : A&M
Classement : The Billboard 200 : 35e (1969)
Single : With A Little Help From My Friends – The Billboard Hot 100 : 68e (1969)


1. Feeling Alright (Dave Mason)
2. Bye Bye Blackbird (Mort Dixon, Ray Henderson)
3. Change In Louise (Joe Cocker, Chris Stainton)
4. Marjorine (Joe Cocker, Frank Myles, Tom Rattigan, Chris Stainton)
5. Just Like A Woman (Bob Dylan)
6. Do I Still Figure In Your Life ? (Pete Dello)
7. Sandpaper Cadillac (Joe Cocker, Chris Stainton)
8. Don’t Let Me Be Misunderstood (Bennie Benjamin, Gloria Caldwell, Sol Marcus)
9. With A Little Help From My Friends (John Lennon, Paul McCartney)
10. I Shall Be Released (Bob Dylan)


Basse : Carol Kaye, Chris Stainton
Batterie : Clem Cattini, Paul Humphries, Mike Kellie, Kenny Slade, B.J. Wilson
Choeurs : Madeline Bell, Merry Clayton, Rosetta Hightower, Brenda Holloway, Patrice Holloway, Sue & Sunny Weetlan
Guitare : David Cohen, Albert Lee, Henry McCulloch, Jimmy Page, Tony Visconti
Percussions : Laudir
Piano / Orgue : Artie Butler, Tommy Eyre, Matthew Fisher, Chris Stainton, Stevie Winwood
Voix : Joe Cocker
Graphiste : Tom Wilkes
Ingénieur : Tony Visconti
Photographes : Herb Greene, Eric Hays, Martin Keeley
Producteur : Denny Cordell


Les trois premiers albums de Joe Cocker sont indispensables.

« With A Little Help From My Friends » (1969) contient évidemment le titre du même nom, grande réussite (une des plus belles relectures d’une chanson des Beatles jamais enregistrées) et énorme succès, mais également de flamboyantes reprises de « Just Like A Woman », « I Shall Be Released » (Dylan) ou « Feelin’ Alright » (Traffic) et quelques titres originaux bien balancés (« Change in Louise »,« Marjorine »). Les musiciens sont parmi les meilleurs du monde (genre Jimmy Page omniprésent et très tranchant, Steve Winwood, etc.) et Cocker chante admirablement, ne poussant pas encore sa voix systématiquement.

Le deuxième album (éponyme) est peut-être encore meilleur, quasiment intégralement constitué de reprises triées sur le volet, un vrai « who’s who » d’auteurs : Dylan, Leonard Cohen, Lennon-McCartney, Harrison, John Sebastian et Leon Russell (l’emblématique « Delta Lady »). Cette fois-ci, c’est son groupe qui l’accompagne, le Grease Band, et on ne perd pas au change. « Joe Cocker ! » reprend pour sa part plusieurs singles de Cocker comme « High Time We Went » ou l’excellent « Pardon Me Sir ». Après 1970, la tournée « Mad Dogs & Englishmen » et ses excès, Cocker craque et reviendra plus assagi avec « I Can Stand A Little Rain », suivi jusqu’à sa mort par une palanquée d’albums souvent très moyens où l’on retrouve sa voix, mais rarement la fougue de ses premières années.

© Rock & Folk


Il y a des albums qui sentent la naphtaline… et puis il y a « With a Little Help from My Friends ». Celui-ci ne marche pas, il titube, il transpire, il hurle comme s’il venait de traverser un orage électrique. Joe Cocker n’arrive pas avec un disque : il débarque avec une secousse sismique. Dès les premières secondes, on comprend que le type ne va pas chanter les chansons, il va les tordre, les essorer, les jeter au sol et danser dessus.

Impossible d’évoquer ce disque sans voir surgir l’ombre immense de Woodstock. Cette fameuse prestation où Cocker semble possédé, corps en vrac, voix en feu, comme si chaque note lui coûtait un morceau d’âme. L’album agit presque comme la bande-annonce de ce moment historique : même tension, même fièvre, cette impression qu’il ne contrôle rien… sauf l’émotion !

Et puis il y a le gang derrière lui. Pas un simple groupe d’accompagnement, non : une bande de pirates. Les guitares tranchent sans prévenir, l’orgue Hammond gonfle les morceaux comme une houle capricieuse, et la section rythmique avance avec une lourdeur presque soul-rock qui annonce déjà les excès des années 70. On sent une alchimie étrange : ça joue parfois un peu de travers, mais c’est justement ce déséquilibre qui donne au disque sa saveur brute. Rien n’est poli, tout est vécu.

Et quand la reprise du morceau des Beatles arrive, tout bascule. Ce n’est plus une chanson amicale, c’est une montée quasi mystique, une confession à ciel ouvert. Le tempo prend son temps, les chœurs ouvrent l’espace, et Cocker finit par hurler comme s’il cherchait de l’air. Dans « Feelin’ Alright », il transforme un groove déjà solide en une confession tremblante, presque existentielle, tandis que « Delta Lady » déboule comme un train soul-rock lancé trop vite, porté par une énergie collective qui refuse de s’excuser d’exister.

Tout n’est pas miraculeux pour autant. « Bye Bye Blackbird » donne l’impression de tourner autour d’elle-même sans jamais oser mordre vraiment, comme un détour inutile dans un disque qui gagne à rester nerveux. Quant à « Just Like a Woman », la reprise de Dylan semble s’alourdir sous son propre poids, cherchant la gravité là où la fragilité aurait suffi.

C’est peut-être là que réside le charme étrange de cet album : il ne cherche jamais la perfection. Il vit sur le fil, avec ses excès, ses moments de grâce et ses petits ratés. Mais quand ça fonctionne, on sent cette intensité brute, cette manière unique qu’avait Cocker de transformer chaque chanson en combat intérieur.

Un disque brut, cabossé, parfois déjanté, qui ne demande pas qu’on l’admire… seulement qu’on le ressente, un peu comme une baffe en plein visage (enfin, ça te regarde si t’aimes les baffes…).

© Philippe Cuxac